Reconnaître une relation toxique grâce à la littérature

En janvier 2019, je fais mieux que tenir ma bonne résolution littéraire, je l’ai dépassée. J’avais pour but de lire au moins un livre par mois, j’en ai lu 3 (champagne !). L’inspiration m’est un peu venue naturellement pour cette article. A vrai dire, j’ai même commencé à me demander si je n’avais pas en penchant un peu glauque pour ce sujet, puisque les trois livres en question ont un sujet très joyeux en commun : les relations toxiques.

Une relation toxique, c’est quand vous tissez des liens forts avec quelqu’un, mais que quand la confiance est installée, vous réalisez que vous alternez entre les moments de complicité et de mal-être. Cette personne de qui vous êtes proche va se servir de votre confiance en elle pour vous faire du mal. Souvent, ces attaques sont déguisées, insidieuses, on n’arrive pas à mettre des mots dessus. C’est un sentiment d’humiliation, de trahison qui s’installe, et paradoxalement, de dépendance. On commence à culpabiliser, à penser que le problème vient de nous, qu’on n’est pas à la hauteur. Et puis cette personne peut nous rassurer en nous disant à quel point elle nous aime, et nous assure qu’elle agit ainsi pour notre bien. Mais petit à petit, elle détruit votre confiance en nous, et plus on doute, plus on ressent le besoin de remonter dans son estime, plus elle a de pouvoir sur nous, et avant qu’on s’en rende compte, on est coincé dans un cercle vicieux.

Alors non, je ne vais pas délivrer une notice pour repérer une relation toxique grâce à ces trois livres, mais si le sujet vous intéresse, je vous les propose comme point de départ.

Pour commencer, la virtuose des relations humaines, rarement saines dans ses livres : Amélie Nothomb. L’autrice divise les lecteurs, et laisse rarement indifférent : soit on la déteste, soit on l’adore. Je fais plutôt partie de la seconde catégorie : je trouve qu’Amélie Nothomb a un style épuré, direct, mais tellement efficace. Certains de ses livres sont vraiment dérangeant, tous ne sont pas aussi captivant les uns que les autres, et on retrouve souvent des thèmes récurant : l’extrême beauté contre l’extrême laideur, l’intelligence et la finesse contre la bêtise et la méchanceté, les relations toxiques, la fascination souvent malsaine… J’aurais pu inclure plusieurs livres de Nothomb dans cet article, mais en janvier, j’ai lu Frappe-toi le cœur, un roman qui présente une relation mère-fille très dure et qui traite de jalousie, de tact, d’épanouissement, de confiance en soi et en les autres. L’histoire d’une jeune fille qui se construit en opposition par rapport à sa mère et son comportement destructeur, mais dont le destin semble se répété malgré tous ses efforts pour s’en éloigner.
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Ce que j’aime dans les histoires de Nothomb, c’est la diversité de ces relations : ici familiales, mais aussi amicales (Antéchrista), amoureuses (Le Sabotage amoureux), professionnelles (Stupeur et tremblements)…
En bref, si vous voulez vous plonger dans la question, c’est la bonne porte d’entrée. Amélie Nothomb est une de mes auteurs préférés, je ne peux que vous recommander ses livres, qui pour moi, se rapprochent de contes de fées et de sorcières modernes.

Pour rester dans la littérature française, un livre récompensé par le Goncourt en 2016 : Chanson douce de Leïla Slimani. J’arrive un peu après la bataille en le découvrant seulement maintenant, je dois le reconnaître.
Dans Chanson douce, on découvre une famille parisienne attachante, qui engage une nounou si parfaite qu’on en est très vite mal à l’aise. Parce qu’on sait que l’autrice n’a pas écrit un roman joyeux, elle nous l’annonce dès la première phrase du livre. Au fil des chapitres, des flashbacks, des événements, on sent l’urgence de plus en plus pesante, l’étau se resserrer autour des personnages. Les relations se transforment en sables mouvants jusqu’à l’asphyxie.
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Je crois qu’aucun livre ne m’a autant happée sentimentalement : on veut croire au tableau parfait que nous présente l’autrice dans les premiers chapitres, mais on sait que le vernis va s’écailler au fur et à mesure que les personnages baisseront leur garde. Progressivement, le malaise s’installe, puis laisse place à une véritable angoisse. On sait que le déni d’un déséquilibre évident, que la dépendance des personnages les uns par rapport aux autres se révéleront tragiques.

Enfin, dans un style différent, plus léger, un roman autobiographique : Good Morning, Mr President! de Rebecca Dorey Stein.
C’était mon livre de décompression, un peu comme on regarde FRIENDS entre deux épisodes de Black Mirror. Le récit : Rebecca Dorey Stein rejoint la Maison Blanche sous la première présidence d’Obama en tant que sténo. Elle retranscrit donc ses prises de paroles, ses discours, ses interviews, réunions… Job qu’elle va conserver après la réélection du 44ème président des Etats Unis. Elle raconte son quotidien avec POTUS, son staff, les journalistes, au fil de voyages partout dans le monde. Elle raconte également ses relations, les amitiés qu’elle construit, les rivalités, les manipulations.
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Comme beaucoup de lecteurs je pense, j’ai été un peu déçue de ne découvrir qu’une petite partie du fonctionnement de la Maison Blanche et beaucoup de la vie privée de Rebecca Dorey Stein. Mais c’est grâce à cet angle que je peux parler de ce livre dans cet article : on suit sa rencontre et sa relation (ou non-relation) avec un conseiller d’Obama, terriblement charismatique et manipulateur. Je l’inclus également dans cet article pour les relations professionnelles entre femmes. L’autrice a un recul admirable sur les femmes « hiérarchiquement supérieures » mais essayant pourtant de la rabaisser. Une assez jolie expérience du Girl Power et de son contraire.
C’est inévitablement le livre dans lequel nous pouvons le plus nous reconnaître : des résolutions qu’on n’arrive pas à tenir, des faiblesses inavouables, des décisions qu’on regrette le lendemain… à nous faire demander si finalement, le problème ne viendrait pas de nous. Je veux pas vous spoiler, mais la réponse est non.

Alors que retenir de cet article ? Evidemment, je ne souhaite à personne de rencontrer une personne mal attentionnée, si mal dans sa peau qu’elle essayera de vous rabaisser. Mais c’est grâce à mes lectures que j’ai su mettre des mots et prendre du recul sur les relations toxiques que j’ai connues. C’est grâce à Antéchrista que j’ai retrouvé une sérénité, et un esprit assez apaisé pour comprendre que je ne pouvais pas en vouloir à celle qui m’avait fait souffrir : elle même n’avait pas la capacité de se remettre en question, de se sentir mieux. Mais j’ai surtout compris que je n’étais si le problème, ni la solution à son comportement. J’ai pu alors m’éloigner, lâcher prise, et me reconstruire loin d’elle.
N’oubliez pas de vous faire confiance avant de faire confiance aux autres, et sachez que toute personne qui essaye de vous faire du mal est très certainement moins épanouie que vous, voire simplement ultra jalouse de vous.

Whoever is trying to bring you down is already below you

Illustration : extrait de Toxic, Britney Spears

📚 – Les délices de Tokyo par Durian Sukegawa

Attirée depuis des années par ce pays, par sa culture et ses traditions, je me laisse facilement séduire par tout ce qui vient du Japon, que ce soit à manger, à regarder, à lire… Alors comment passer à côté de la vague élogieuse dont a fait l’objet Les délices de Tokyo cet été ?

Sentarô tient sans passion et sans conviction une boutique de dorayaki, pâtisserie japonaise à base de pancakes et de pâte sucrée de haricots rouges. Mais l’arrivée de Tokue, une grand mère mystérieuse, va bouleverser sa façon de concevoir son travail, son implication, et sa propre identité. Livre faussement naïf, il aborde des sujets bien plus profonds qu’il n’y paraît si on se limite au résumé de sa quatrième de couverture. La transmission de traditions, le lien entre les générations, sont certes au cœur de ce roman. Mais bien au delà, ce livre nous guide vers des réflexions sur la dépression, la réinsertion, et questionne notre regard sur les personnes exclues de la société. Elle nous plonge au cœur d’un volet de l’Histoire japonaise peu connue, et nous confronte à des tabous

C’est un livre accessible à tous, léger et sans prétention, qui incarne parfaitement la délicatesse japonaise.