Quelle place pour le « Girl Power » dans la pop culture ?

La culture populaire, ou Pop Culture, dĂ©signe un mouvement culturel moderne et largement – voire mondialement – diffusĂ©. La place qui y est accordĂ©e aux filles, aux femmes et Ă  la fĂ©minitĂ© est trĂšs souvent l’objet de critiques comme de revendications. Le genre et les identitĂ©s genrĂ©es donneraient lieu au dĂ©veloppement de stratĂ©gies commerciales, comme Ă  aviver les luttes fĂ©ministes pour briser les stĂ©rĂ©otypes imposĂ©s par la culture populaire. Paradoxalement, de plus en plus d’icĂŽnes de la Pop Culture se positionnent en fĂ©ministes affirmĂ©es et revendicatrices. Leur lĂ©gitimitĂ© est sans cesse remise en question, notamment pas les femmes et les fĂ©ministes elles-mĂȘmes.

Pourquoi la place des Femmes dans la Pop Culture divise-t-elle les fĂ©ministes ? Peut-on parler d’un post-fĂ©minisme dans la Pop Culture ?

Dans la sociĂ©tĂ© contemporaine et la culture populaire, nous parlons moins des Femmes comme des figures maternelles, que comme des ĂȘtres sexualisĂ©s et affirmĂ©s dans leur identitĂ© sexuelle. Les mouvements fĂ©ministes plus rĂ©cents (fĂ©minisme « de la deuxiĂšme et troisiĂšme vague ») se battent pour la dĂ©construction des clichĂ©s sexistes sur la fĂ©minitĂ© et l’image de la Femme vĂ©hiculĂ©e par les mĂ©dias. Avec l’apparition de la culture de masse, la diffusion de ces clichĂ©s est rendue de plus en plus facile, et ces derniers sont utilisĂ©s Ă  des fins commerciales : publicitĂ©, clips, sĂ©ries… La personnification de la fĂ©minitĂ© par les cĂ©lĂ©britĂ©s du monde de la musique, du cinĂ©ma et de la scĂšne culturelle contemporaine en gĂ©nĂ©ral, divise les fĂ©ministes : victimes d’une sociĂ©tĂ© de consommation pour certaines, femmes Ă©mancipĂ©es des barriĂšres corporelles imposĂ©es pendant des siĂšcles pour d’autres… Cette sexualisation Ă  outrance reprĂ©senterait alors potentiellement une menace pour les filles et les femmes, une perte de libertĂ© dans leur choix, dans la construction de leur identitĂ©, alors que pour d’autres, ce serait un outil pour briser l’image de la mĂ©nagĂšre modĂšle des gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes. Quels mouvements fĂ©ministes se positionnent en la faveur d’un argument ou d’un autre ? Qu’est ce qui permet aux icĂŽnes de la Pop Culture de se revendiquer fĂ©ministes ?

Les mĂ©dias peuvent alors se prĂ©senter Ă  la fois comme un outil de taille pour diffuser et faire connaĂźtre les revendications fĂ©ministes, et comme un monstre Ă  combattre, reprĂ©sentant un poids Ă©norme sur la sociĂ©tĂ© et sur les idĂ©es vĂ©hiculĂ©es : ils ont en quelque sorte le monopole de la culture et des reprĂ©sentations collectives. Cette vision qui est imposĂ©e par la force douce, est rĂ©ductrice Ă  un rĂŽle dĂ©fini, et normative quant Ă  la dĂ©finition de la fĂ©minitĂ© et du rĂŽle des femmes dans la sociĂ©tĂ©. Le pari d’apprivoiser les mĂ©dias pour renverser ces reprĂ©sentations de « La Femme MystifiĂ©e » qui n’aurait que trĂšs peu la parole dans la sociĂ©tĂ© et servir la cause fĂ©ministe est donc un enjeu primordial, voire indispensable.

Le MLF (Mouvement de LibĂ©ration des Femmes) se servait dĂ©jĂ  de tracts pour faire connaĂźtre et dĂ©noncer de façon claire et simple les injustices et les inĂ©galitĂ©s hommes-femmes. Progressivement, les fĂ©ministes, Ă  l’image du groupe Punk des Riot Grrrls, vont occuper la scĂšne culturelle pour faire passer les messages de leur lutte : elles font Ă©voluer le terrain traditionnel du militantisme en utilisant de nouveaux outils : manifestations, littĂ©rature, circulaires… pour Ă©voluer vers une culture accessible Ă  tous, et qui permettrait de construire une nouvelle identitĂ© tout en dĂ©nonçant le patriarcat. Le dĂ©fi est avant tout de parvenir Ă  occuper le terrain culturel, trĂšs majoritairement masculin. Dans les annĂ©es 1970, aux États-Unis, la musique rock sert d’outil Ă  la rĂ©volution culturelle. Ce sera le lancement de carriĂšres telles que celles de Tina Turner, ou encore Madonna, et donnant en parallĂšle lieu Ă  un paradoxe : l’apparition de figures de femmes influentes, puissantes et connaissant un immense succĂšs, tout en continuant Ă  vĂ©hiculer les clichĂ©s de femmes trĂšs sexualisĂ©es et Ă  accentuer la vision de la fĂ©minitĂ© dĂ©jĂ  ancrĂ©e dans la sociĂ©tĂ©. Ce mouvement s’inscrit dans le fĂ©minisme de la deuxiĂšme vague. Les femmes auront notamment pour combat de se rĂ©approprier le corps fĂ©minin et leur sexualitĂ©, de conquĂ©rir une nouvelle place et une nouvelle reconnaissance dans la sociĂ©tĂ©…

Alors que les fĂ©ministes de la deuxiĂšme vague luttaient pour ĂȘtre libres de leur corps, du choix de leurs vĂȘtements, et pour se libĂ©rer de rĂšgles d’une biensĂ©ance oppressante, on reproche aujourd’hui aux femmes dans la Pop Culture de pousser ce concept jusqu’Ă  la « sur-sexualisation » de leur image, en dĂ©faveur du fĂ©minisme selon certaines, ou en provocation pour se rĂ©approprier la dĂ©finition de la fĂ©minitĂ© selon d’autres. Le mouvement du New Organization for Women (le NOW) va d’ailleurs s’appliquer Ă  insĂ©rer la lutte fĂ©ministe dans la culture dominante dĂ©jĂ  en place plutĂŽt que d’essayer de crĂ©er un mouvement culturel Ă  part. Deux stratĂ©gies peuvent alors ĂȘtre distinguĂ©es : celle de crĂ©er Ă  partir de l’identitĂ© fĂ©ministe un courant propre et exclusivement fĂ©minin, et celui de se rĂ©approprier l’espace culturel dĂ©jĂ  existant pour l’adapter Ă  une nouvelle dĂ©finition du genre et casser les reprĂ©sentations jusqu’ici imposĂ©es. La scĂšne culturelle peut alors devenir un endroit oĂč les Femmes peuvent occuper l’espace et mĂȘme avoir le quasi-monopole du mouvement, sans leader masculin, avec une grande potentialitĂ© d’expression et une multitude de possibilitĂ©s quant aux messages et Ă  la forme que ceux-ci peuvent prendre. Le but n’est pas forcĂ©ment de revendiquer que les femmes en tant que groupe sexuel peuvent apporter quelque chose d’inĂ©dit Ă  la culture (sauf pour les fĂ©ministes essentialistes considĂ©rant que les femmes et les hommes naissent avec des diffĂ©rences de caractĂšre et de sensibilitĂ© biologiquement parlant), mais plutĂŽt de garantir un Ă©gal accĂšs aux individus Ă  l’expression artistique et surtout de se servir des mĂ©dias et de la culture comme un outil de communication, de dĂ©nonciation et de revendication. L’industrie culturelle reprĂ©sente un monde Ă  s’approprier pour les femmes, avec des codes masculins Ă  dĂ©faire ou Ă  transformer pour qu’elles puissent aussi bien s’y Ă©panouir, mais aussi une opportunitĂ© de sortir du schĂ©ma traditionnel des femmes vouĂ©es au travail domestique.

Cette nouvelle forme du mouvement mĂšne-t-telle vers un post-fĂ©minisme, se confondant avec une campagne de prĂ©vention, ou reste-t-elle un mouvement militant avec des caractĂ©ristiques propres ? En effet, la nouvelle vague fĂ©ministe, appelĂ©e parfois « troisiĂšme vague du fĂ©minisme », pose problĂšme dans le sens oĂč elle prendrait une forme inĂ©dite et beaucoup plus floue que les mouvements prĂ©cĂ©dents. Cette hybridation post-fĂ©ministe prendrait alors forme dans une scĂšne iconographique moderne, avec des codes propres Ă  une gĂ©nĂ©ration de plus en plus exposĂ©e aux mĂ©dias, Ă  internet, Ă  la culture de masse. Le risque de cette mutation est de perdre de vue (ou de faire perdre de vue) l’aspect d’un « mouvement social », pour finalement sombrer dans un produit commercial dont la rĂ©ception par le public ne fera aucunement Ă©cho Ă  la lutte pour l’Ă©galitĂ© des sexes. C’est d’ailleurs ce qui est dĂ©noncĂ© par certaines fĂ©ministes : le capitalisme et le patriarcat auraient rĂ©cupĂ©rĂ© cette nouvelle visibilitĂ© pour en faire un produit de consommation, une stratĂ©gie commerciale qui finalement s’avoue ĂȘtre un retour en arriĂšre : la rĂ©apparition de clichĂ©s sexistes, la rĂ©introduction de stĂ©rĂ©otypes sur la fĂ©minitĂ©, des slogans rĂ©cupĂ©rĂ©s et vidĂ©s de leur sens…

En effet, dans le dĂ©but des annĂ©es 1990, avec les Riot Grrrls citĂ©es plus haut (vous pouvez trouver plusieurs reportages sur ce groupe sur Youtube), le slogan « Girl Power » devient un outil des fĂ©ministes, visant Ă  introduire une image de femmes fortes, ne rĂ©pondant pas forcĂ©ment aux critĂšres classiques de la « fĂ©minité », de beautĂ© et de dĂ©licatesse qui Ă©taient vĂ©hiculĂ©s jusqu’alors. Cette stylisation de la femme en un corps et une mentalitĂ© trĂšs fĂ©minins sont le reflet d’un idĂ©al masculin de la fĂ©minitĂ©. Un rejet de ces clichĂ©s est donc opĂ©rĂ© par ces militantes, qui cĂ©lĂšbrent les diffĂ©rences et en rĂ©clament une vision plus libre.

Cela implique un rĂ©el risque que l’on en fasse trĂšs rapidement un concept et une lutte vidĂ©s de leur sens pour les rĂ©duire Ă  une stratĂ©gie marketing. La sociĂ©tĂ© de consommation a un but, celui de faire vendre toujours plus. Se perd alors l’aspect militantisme pour basculer dans un simple bien de consommation. Pire, cela se transforme en une stratĂ©gie de vente, oĂč les femmes sont prises pour des cibles consommatrices Ă  qui l’industrie culturelle cherche Ă  vendre un leurre. À la fin des annĂ©es 1990, les Riot Grrrls sont repĂ©rĂ©es par l’industrie culturelle, mais seul leur slogan « Girl Power » sera rĂ©cupĂ©rĂ© et adaptĂ© pour ĂȘtre commercialisĂ© : c’est l’apparition des Girls Band et de chanteuses rĂ©pĂ©tant cette phrase, qui cherche Ă  faire vendre non pas en rĂ©clamant plus de pouvoir aux femmes, mais en jouant sur l’accentuation d’une identitĂ© fĂ©minine superficielle.

En effet, il s’agit ici uniquement de crĂ©er un univers ultra-fĂ©minin dans l’industrie culturelle, qui serait rĂ©servĂ© aux femmes, pour vendre plus facilement Ă  un public mieux ciblĂ©. Mais l’aspect revendicatif a bel et bien disparu. Le problĂšme, c’est que cette promotion commerciale occulte les revendications fĂ©ministes, et rĂ©sulte dans la crĂ©ation d’une illusion de pouvoir, qui est en rĂ©alitĂ© contrĂŽlĂ© par le marchĂ©. Nous pourrions mĂȘme aller jusqu’Ă  parler de l’infiltration du social et du personnel par le culturel – ou du moins, par l’industrie culturelle : le personnel est devenu une identitĂ© fortement influencĂ©e par les mĂ©dias et par les marchĂ©s du « Girl Power » dans l’industrie culturelle. Le problĂšme serait ainsi que l’on limite la fĂ©minitĂ© Ă  une dĂ©finition donnĂ©e par le marchĂ© de l’industrie culturelle, en mettant Ă  l’Ă©cart toutes autres formes d’identitĂ© auxquelles les femmes pourraient aspirer. Surtout, la culture qui devait ĂȘtre un nouveau moyen pour les femmes de se libĂ©rer et de se dĂ©senclaver du patriarcat, se retrouve ĂȘtre un autre marchĂ© dirigĂ© par des logiques capitalistes, reproduisant le schĂ©ma duquel les fĂ©ministes tentaient de sortir. Par consĂ©quent, au lieu de devenir une arme fĂ©ministe, la situation inverse se produit : la dĂ©finition d’un univers fĂ©minin, avec des normes et des critĂšres commerciaux dĂ©finis par l’industrie, jouent contre la lutte fĂ©ministe en imposant une vision « culturelle » de ce Ă  quoi doivent ressembler les femmes qui consommeront ces objets moins culturels que commerciaux. L’industrie culturelle et le marketing rĂ©cupĂšrent la lutte fĂ©ministe, la transforment en un principe attractif auquel les femmes peuvent facilement s’identifier.

En plus de restreindre un univers qui reprĂ©sentait un espoir de crĂ©ativitĂ© et d’expression Ă  une dĂ©finition masculiniste de la fĂ©minitĂ© et du rĂŽle de la femme, de crĂ©er une confusion entre militantisme et produit de consommation, l’industrie culturelle crĂ©e un paradoxe : elle crĂ©e des « Femmes icĂŽnes », des chanteuses, actrices, etc, qui vont devenir des modĂšles adulĂ©es par les spectatrices, mais trĂšs facilement lynchĂ©es Ă  leur moindre faux pas. La surmĂ©diatisation de ces figures fĂ©minines ayant rĂ©ussi Ă  devenir cĂ©lĂšbres, indĂ©pendantes, donne une occasion de reprĂ©senter une aspiration positive, qui pourrait correspondre Ă  un idĂ©al fĂ©ministe. Mais cette reprĂ©sentation est trĂšs Ă©loignĂ©e du commun et du quotidien des femmes. Peut-on rĂ©ellement s’identifier Ă  elles, ou consomme-t-on juste tout en gardant une vision patriarcale de ce que ces femmes doivent ĂȘtre ? On assiste Ă  une valorisation d’un « female masculinity », c’est Ă  dire Ă  masculinisation de ces figures, dans le sens oĂč elles ont acquis un pouvoir et une indĂ©pendance, traits associĂ©s Ă  la masculinitĂ© dans la vision genrĂ©e, ce qui les met en valeur. Mais ces icĂŽnes sont rappelĂ©es Ă  l’ordre dĂšs qu’elles ne se comportent plus comme un modĂšle de bonne Ă©pouse ou de mĂšre modĂšle : c’est ce qu’on appelle le slut-shaming. Tout comportement qui ne serait pas exemplaire est l’objet de vives critiques, souvent disproportionnĂ©es, et aussi bien Ă©mises par les hommes que par les femmes. Ce phĂ©nomĂšne est une manifestation claire d’un esprit patriarcal adoptĂ© mĂȘme pas les femmes, sans qu’elles en soient conscientes, puisqu’elles n’acceptent pas que ces modĂšles pourtant trĂšs diffĂ©rentes d’elles, ne reproduisent pas la figure d’une femme pure. La puissance fait fantasmer, mais la libĂ©ration des mƓurs de vertu traditionnelle choque le public. En parallĂšle, dans l’industrie du cinĂ©ma, on assiste au phĂ©nomĂšne inverse : trĂšs souvent, la femme ultra-fĂ©minine est relayĂ©e aux seconds rĂŽles ou n’est que difficilement prise au sĂ©rieux, alors que la femme « masculine » est souvent placĂ©e en hĂ©roĂŻne.

La sur-sexualisation des femmes dans l’industrie culturelle est-elle une provocation, une rĂ©apparition des clichĂ©s par les femmes, ou du sexisme dĂ©guisé ? La difficultĂ© pour discerner les deux est peut-ĂȘtre la preuve que lutte fĂ©ministe et marketing sont une association qui connaĂźt des limites. Il paraĂźt en effet compliquĂ© pour les mouvements fĂ©ministes de lutter contre un modĂšle dominant qui propose une vision trĂšs rĂ©duite de la fĂ©minitĂ©. FĂ©minisme et industrie culturelle se complĂštent car le premier donne de l’inspiration au second, et le second donne de la visibilitĂ© au premier. Mais jusqu’ici, l’insertion d’une vision alternative de la femme est un Ă©chec. On assiste mĂȘme Ă  une bipolarisation exacerbĂ©e de la vision des femmes : d’un cĂŽtĂ©, la femme vertueuse et modĂšle, de l’autre, la femme sur-sexualisĂ©e. Aucune de ces deux visions ne reflĂšte la rĂ©alitĂ©, ni ne traduit un enrichissement rĂ©el de la scĂšne culturelle pour les fĂ©ministes. De plus, on observe une grande confusion entre mouvement social et effet de mode. Certaines fĂ©ministes considĂšrent que se rĂ©clamer fĂ©ministe sans participer Ă  des actions militantes prĂ©cises, ne rĂ©pond pas Ă  la dĂ©finition. Pour d’autre, la mise en lumiĂšre, mĂȘme artificielle et commerciale de femmes fortes et du terme « fĂ©minisme » est un pas en avant. Mais les cĂ©lĂ©britĂ©s sont-elles vraiment fĂ©ministes ? La chanteuse BeyoncĂ© est certainement celle qui fait le plus polĂ©mique sur le sujet. Se revendiquant clairement fĂ©ministe, elle est ouvertement critiquĂ©e pour sa sur-fĂ©minisation et sa sexualisation poussĂ©e. D’un autre cĂŽtĂ©, dans ses chansons, la chanteuse a souvent transmis des messages assez fĂ©ministes comme celui de payer elle-mĂȘme tout ses achats plutĂŽt que laisser un homme le faire, d’ĂȘtre indĂ©pendante et d’avoir du pouvoir, elle donne des concerts avec un groupe de danse exclusivement fĂ©minin, elle a adoptĂ© une logique d’embauche favorable aux femmes, qui occupent les postes les mieux rĂ©munĂ©rĂ© au sein de sa compagnie, et enfin, elle cite dans une chanson le discours de Chimamanda Ngozi Adichie, fĂ©ministe et intellectuelle nigĂ©riane reconnue.

De plus, le fĂ©minisme a aussi pour but de garantir le droit aux femmes qui s’identifient Ă  ces critĂšres de fĂ©minitĂ© de s’afficher comme telles, de s’assumer en tant que personnes « sexy », autant que de garantir la possibilitĂ© pour les femmes qui ne se reconnaissent pas dans cette façon d’ĂȘtre de s’Ă©panouir autrement. Le problĂšme est donc bien que la culture populaire ne propose pas assez d’alternatives auxquelles chacune pourrait s’identifier sans se sentir diffĂ©rente ou « hors norme ». Le but est en fait de casser toute norme, de permettre Ă  chacun et chacune de crĂ©er sa propre identitĂ©, mais les « fĂ©ministes de la culture populaire » semblent plus contribuer Ă  une mise en scĂšne de femmes fortes qu’Ă  faire avancer les problĂšmes d’inĂ©galitĂ©s Ă©conomiques et sociales concrĂštes aux États-Unis. La portĂ©e des messages est limitĂ©e Ă  crĂ©er une aspiration et une motivation pour les jeunes filles qui constituent le public principal, mais ne peuvent constituer un mouvement complet.

Enfin, un autre problĂšme est que les mĂ©dias posent rarement un schĂ©ma victime-coupable dans les discours qu’ils vĂ©hiculent. En effet, on peut souvent assister Ă  un constat sur une situation d’inĂ©galitĂ©, d’oppression -la reconnaissance de ce constat Ă©tant dĂ©jĂ  une Ă©tape primordiale, certes- mais rarement Ă  la dĂ©signation d’une cause. En consĂ©quent, on voit surtout la dĂ©nonciation d’une situation un peu floue, oĂč il est difficile de dĂ©finir qui ou quoi combattre.

Alors que ces revendications, ces dissensions et ces paradoxes sont au cƓur d’un dĂ©bat entre fĂ©ministes, certains parlent de « fĂ©minisme de troisiĂšme vague » pour dĂ©signer cette mise en lumiĂšre du concept sur la scĂšne culturelle moderne. Ses ambassadrices ? Emma Watson, littĂ©ralement ambassadrice Ă  l’EntitĂ© des Nations unies pour l’Ă©galitĂ© des sexes et l’autonomisation des femmes (ONU Femmes), ou encore BeyoncĂ©, se mettant en scĂšne devant le mot « FEMINIST » lors d’une de ses performances. Ce qui leur est reprochĂ© est en partie d’ĂȘtre victime de la culture populaire et de l’industrie culturelle, et d’encourager de faire vider de son sens le Girl Power. En outre, ces femmes Ă©rigĂ©es en modĂšles contribuent Ă  la sacralisation d’un idĂ©al fĂ©minin, Ă©loignĂ© de la rĂ©alitĂ© et des actions concrĂštes menĂ©es par les fĂ©ministes. Il peut alors paraĂźtre que ces figures trĂšs mĂ©diatisĂ©es soient un bon moyen de faire connaĂźtre la problĂ©matique derriĂšre le mouvement fĂ©ministe, mais ne soient pas suffisantes pour faire progresser la lutte. Le terme « fĂ©minisme » est encore trĂšs connotĂ© dans l’inconscient collectif, certaines personnes refusant mĂȘme de se dĂ©finir comme telles car « fĂ©ministe » serait sexiste. Ellen Page, jeune actrice canadienne, participe elle aussi au dĂ©bat en dĂ©nonçant ce rejet du terme : « mais cela peut-il ĂȘtre plus Ă©vident que nous vivons encore dans un monde patriarcal quand le mot « fĂ©minisme » est un gros mot ? ». La mĂ©diatisation de ce mot par des personnes trĂšs connues et trĂšs suivies peut donc contribuer Ă  mieux le dĂ©finir dans ce public, le risque restant de le vider de son sens s’il est repris Ă  l’excĂšs par le marketing. Le fĂ©minisme de la troisiĂšme vague manque-t-il de lutte fĂ©ministe ? Nous pouvons donc nous demander s’il peut rĂ©ellement constituer un mouvement de lutte alors mĂȘme qu’il est inscrit dans un marchĂ© mondial dominant.

« L’homme a rĂ©duit la femme Ă  n’ĂȘtre rien. Un rien, cela ne parle pas. C’est donc l’homme qui parle de la femme, pour la femme. Et comme on ne peut parler de rien, l’homme en parlant de la femme, parle toujours de lui. Aujourd’hui, toutefois, l’homme est devenu gĂ©nĂ©reux. Il donne la parole aux femmes… »

Claude Alzon, Femme mythifiée, femme mystifiée

Pour aller plus loin, je vous recommande de lire ou de regarder…

  • Cécile Denjean, Princesses, pop stars and girl power
  • Linda Holtzman, Media messages: what film, television, and popular music teach us about race, class, gender, and sexual orientation
  • Patricia Roux et Olivier Fillieule, Le sexe du militantisme
  • Jacques J. Zephir,  Le néo-féminisme de Simone de Beauvoir: trente ans après Le Deuxième sexe, un post-scriptum
  • Figures du féminin dans les industries culturelles contemporaines: Bridget Jones, Top girls
  • Stacy Gillis et Joanne Hollows, Feminism, domesticity and popular culture
  • Chimamanda Ngozi Adichie, « We Should All Be Feminist »
  • Erik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux

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