Reconnaître une relation toxique grâce à la littérature

En janvier 2019, je fais mieux que tenir ma bonne résolution littéraire, je l’ai dépassée. J’avais pour but de lire au moins un livre par mois, j’en ai lu 3 (champagne !). L’inspiration m’est un peu venue naturellement pour cette article. A vrai dire, j’ai même commencé à me demander si je n’avais pas en penchant un peu glauque pour ce sujet, puisque les trois livres en question ont un sujet très joyeux en commun : les relations toxiques.

Une relation toxique, c’est quand vous tissez des liens forts avec quelqu’un, mais que quand la confiance est installée, vous réalisez que vous alternez entre les moments de complicité et de mal-être. Cette personne de qui vous êtes proche va se servir de votre confiance en elle pour vous faire du mal. Souvent, ces attaques sont déguisées, insidieuses, on n’arrive pas à mettre des mots dessus. C’est un sentiment d’humiliation, de trahison qui s’installe, et paradoxalement, de dépendance. On commence à culpabiliser, à penser que le problème vient de nous, qu’on n’est pas à la hauteur. Et puis cette personne peut nous rassurer en nous disant à quel point elle nous aime, et nous assure qu’elle agit ainsi pour notre bien. Mais petit à petit, elle détruit votre confiance en nous, et plus on doute, plus on ressent le besoin de remonter dans son estime, plus elle a de pouvoir sur nous, et avant qu’on s’en rende compte, on est coincé dans un cercle vicieux.

Alors non, je ne vais pas délivrer une notice pour repérer une relation toxique grâce à ces trois livres, mais si le sujet vous intéresse, je vous les propose comme point de départ.

Pour commencer, la virtuose des relations humaines, rarement saines dans ses livres : Amélie Nothomb. L’autrice divise les lecteurs, et laisse rarement indifférent : soit on la déteste, soit on l’adore. Je fais plutôt partie de la seconde catégorie : je trouve qu’Amélie Nothomb a un style épuré, direct, mais tellement efficace. Certains de ses livres sont vraiment dérangeant, tous ne sont pas aussi captivant les uns que les autres, et on retrouve souvent des thèmes récurant : l’extrême beauté contre l’extrême laideur, l’intelligence et la finesse contre la bêtise et la méchanceté, les relations toxiques, la fascination souvent malsaine… J’aurais pu inclure plusieurs livres de Nothomb dans cet article, mais en janvier, j’ai lu Frappe-toi le cœur, un roman qui présente une relation mère-fille très dure et qui traite de jalousie, de tact, d’épanouissement, de confiance en soi et en les autres. L’histoire d’une jeune fille qui se construit en opposition par rapport à sa mère et son comportement destructeur, mais dont le destin semble se répété malgré tous ses efforts pour s’en éloigner.
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Ce que j’aime dans les histoires de Nothomb, c’est la diversité de ces relations : ici familiales, mais aussi amicales (Antéchrista), amoureuses (Le Sabotage amoureux), professionnelles (Stupeur et tremblements)…
En bref, si vous voulez vous plonger dans la question, c’est la bonne porte d’entrée. Amélie Nothomb est une de mes auteurs préférés, je ne peux que vous recommander ses livres, qui pour moi, se rapprochent de contes de fées et de sorcières modernes.

Pour rester dans la littérature française, un livre récompensé par le Goncourt en 2016 : Chanson douce de Leïla Slimani. J’arrive un peu après la bataille en le découvrant seulement maintenant, je dois le reconnaître.
Dans Chanson douce, on découvre une famille parisienne attachante, qui engage une nounou si parfaite qu’on en est très vite mal à l’aise. Parce qu’on sait que l’autrice n’a pas écrit un roman joyeux, elle nous l’annonce dès la première phrase du livre. Au fil des chapitres, des flashbacks, des événements, on sent l’urgence de plus en plus pesante, l’étau se resserrer autour des personnages. Les relations se transforment en sables mouvants jusqu’à l’asphyxie.
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Je crois qu’aucun livre ne m’a autant happée sentimentalement : on veut croire au tableau parfait que nous présente l’autrice dans les premiers chapitres, mais on sait que le vernis va s’écailler au fur et à mesure que les personnages baisseront leur garde. Progressivement, le malaise s’installe, puis laisse place à une véritable angoisse. On sait que le déni d’un déséquilibre évident, que la dépendance des personnages les uns par rapport aux autres se révéleront tragiques.

Enfin, dans un style différent, plus léger, un roman autobiographique : Good Morning, Mr President! de Rebecca Dorey Stein.
C’était mon livre de décompression, un peu comme on regarde FRIENDS entre deux épisodes de Black Mirror. Le récit : Rebecca Dorey Stein rejoint la Maison Blanche sous la première présidence d’Obama en tant que sténo. Elle retranscrit donc ses prises de paroles, ses discours, ses interviews, réunions… Job qu’elle va conserver après la réélection du 44ème président des Etats Unis. Elle raconte son quotidien avec POTUS, son staff, les journalistes, au fil de voyages partout dans le monde. Elle raconte également ses relations, les amitiés qu’elle construit, les rivalités, les manipulations.
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Comme beaucoup de lecteurs je pense, j’ai été un peu déçue de ne découvrir qu’une petite partie du fonctionnement de la Maison Blanche et beaucoup de la vie privée de Rebecca Dorey Stein. Mais c’est grâce à cet angle que je peux parler de ce livre dans cet article : on suit sa rencontre et sa relation (ou non-relation) avec un conseiller d’Obama, terriblement charismatique et manipulateur. Je l’inclus également dans cet article pour les relations professionnelles entre femmes. L’autrice a un recul admirable sur les femmes « hiérarchiquement supérieures » mais essayant pourtant de la rabaisser. Une assez jolie expérience du Girl Power et de son contraire.
C’est inévitablement le livre dans lequel nous pouvons le plus nous reconnaître : des résolutions qu’on n’arrive pas à tenir, des faiblesses inavouables, des décisions qu’on regrette le lendemain… à nous faire demander si finalement, le problème ne viendrait pas de nous. Je veux pas vous spoiler, mais la réponse est non.

Alors que retenir de cet article ? Evidemment, je ne souhaite à personne de rencontrer une personne mal attentionnée, si mal dans sa peau qu’elle essayera de vous rabaisser. Mais c’est grâce à mes lectures que j’ai su mettre des mots et prendre du recul sur les relations toxiques que j’ai connues. C’est grâce à Antéchrista que j’ai retrouvé une sérénité, et un esprit assez apaisé pour comprendre que je ne pouvais pas en vouloir à celle qui m’avait fait souffrir : elle même n’avait pas la capacité de se remettre en question, de se sentir mieux. Mais j’ai surtout compris que je n’étais si le problème, ni la solution à son comportement. J’ai pu alors m’éloigner, lâcher prise, et me reconstruire loin d’elle.
N’oubliez pas de vous faire confiance avant de faire confiance aux autres, et sachez que toute personne qui essaye de vous faire du mal est très certainement moins épanouie que vous, voire simplement ultra jalouse de vous.

Whoever is trying to bring you down is already below you

Illustration : extrait de Toxic, Britney Spears

Bye 2018

L’heure du bilan a sonné : que retenir de 2018 en terme de découvertes culturelles ? Que le meilleur, bien sûr. Voici une sélection 100% subjective de ce que j’ai lu, vu, entendu en 2018, et que je vais garder dans un coin de ma tête en 2019. Et comme dirait Ariana Grande : « thank u, next« 

Les expositions
Parce qu’une image vaut 1000 mots, et parce que mes souvenirs ne sont plus assez frais pour cette rubrique… Voici deux de mes expositions préférées de 2018 : Degas Danse Dessin au Musée d’Orsay, et Ai Weiwei Fan-tan au Mucem.

Les séries
La saison 6 d’Orange is the new black a réussi à apporter un nouveau souffle à la série : nouveau décor, nouveaux personnages, nouvelles problématiques, mais aussi des éléments complémentaires sur nos détenues préférées… Je conseille à tout le monde de regarder cette série, décapante et qui apporte un regard fondamental sur le milieu carcéral, que l’on connait peu, et qui est pourtant sujet à de sévères jugements et à opinions tranchées. Parfait équilibre entre discours engagé, humour noir, personnages complexes, c’est une production captivante, intelligente et incontournable.
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Dix pour cent, série française diffusée sur France 2, revenait cette année pour sa troisième saison. Quelques nouveautés ne m’ont pas conquise, mais dans l’ensemble, elle reste une série géniale, drôle et pleine de guest stars, avec un concept rafraîchissant dans le paysage des séries actuelles.
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Orange Is The New Black, extrait de l’épisode final de la saison 5, aka la scène qui vous fera pleurer toutes les larmes de votre corps

Les films
Parmi les films que j’ai découvert en 2018, trois sortent du lot, par leur beauté, leur humour et/ou leur justesse.

L’Ile aux chiens, de Wes Anderson
Le maître du cinéma d’animation et de l’esthétique a encore frappé. Dans L’Ile aux chiens, Anderson montre le pays du soleil levant, divisé à cause… d’animaux de compagnie. Une réalisation parfaite, une histoire creusant le thème de l’exclusion sociale et même de la persécution, et évidemment le lien humains – animaux, sont au cœur de ce récit fantastique.
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Au poste, de Quentin Dupieux
Un thriller hilarant et absurde, qui réjouira les adeptes de La Cité de la peur, incarné par Benoît Poelvoorde, Grégoire Ludig, Anaïs Demoustier et Marc Fraize, tous absolument géniaux. Quasi indescriptible, mais chaudement recommandé.
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Le Grand Bain, de Gilles Lellouche
J’ai déjà dédié un article à ce film, que vous pouvez lire ici !
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Extrait de L’Ile aux chiens de Wes Anderson

Les livres
Pour cette section, je vais faire une exception et vous parler de livres qui ne sont pas sortis en 2018, mais que j’ai découvert cette année. Je n’ai pas tout à fait tenu ma résolution consistant à lire un livre par mois, mais je n’en étais pas si loin. J’ai, entre autre, lu les premiers tomes de Harry Potter, que je n’avais jamais lu étant enfant. Mais c’est deux autres livres que j’ai sélectionné pour cet article :

Grandir, de Sophie Fontanel
J’ai été très touchée par ce récit très personnel, dans lequel elle évoque sa relation avec sa mère, vieillissante, et l’inversement de la dépendance de l’une à l’autre. Grandir, parce que l’auteure devient la mère de sa propre mère, avec toutes les responsabilités et les émotions que cela sous-entend.

Une Vie, de Simone Veil
Une institution, un incontournable de la littérature : l’autobiographie de Simone Veil. J’ai été marquée par l’humilité de l’ex présidente du Parlement européen, ministre, magistrate et militante pour les Droits de l’Homme et de la Femme. Simone Veil a toujours gardé la tête froide, guidée par les plus nobles ambitions.

La musique
La musique n’est pas mon domaine de prédilection, je dois reconnaître que je ne fais pas vraiment preuve d’une grande curiosité… Mon coup de coeur de l’année, sans trop d’originalité je dois le reconnaître, c’est Angèle et son album BROL, pop et mélancolique. Of course, pour ceux qui suivent depuis l’introduction de l’article, Ariana Grande a trouvé sa place dans mon cœur (:

Et en bonus, la vidéo coup de cœur 2018✌️

Quelle place pour le « Girl Power » dans la pop culture ?

La culture populaire, ou Pop Culture, désigne un mouvement culturel moderne et largement – voire mondialement – diffusé. La place qui y est accordée aux filles et aux femmes et à la féminité est très souvent l’objet de critiques comme de revendications. Le genre et les identités genrées donneraient lieu au développement de stratégies commerciales, comme à aviver les luttes féministes pour briser les stéréotypes imposés par la culture populaire. Paradoxalement, de plus en plus d’icônes de la Pop Culture se positionnent en féministes affirmées et revendicatrices. Leur légitimité est sans cesse remise en question, notamment pas les femmes et les féministes elles-mêmes.

Pourquoi la place des Femmes dans la Pop Culture divise-t-elle les féministes ? Peut-on parler d’un post-féminisme dans la Pop Culture ?

Dans la société contemporaine et la culture populaire , nous parlons moins des Femmes comme des figures maternelles, que comme des êtres sexualisés et affirmés dans leur identité sexuelle. Les mouvements féministes plus récents (féminisme « de la deuxième et troisième vague ») se battent pour la déconstruction des clichés sexistes sur la féminité et l’image de la Femme véhiculée par les médias. Avec l’apparition de la culture de masse, la diffusion de ces clichés est rendue de plus en plus facile, et ces derniers sont utilisés à des fins commerciales : publicité, clips, séries… La personnification de la féminité par les célébrités du monde de la musique, du cinéma et de la scène culturelle contemporaine en général, divise les féministes : victimes d’une société de consommation pour certaines, femmes émancipées des barrières corporelles imposées pendant des siècles pour d’autres… Cette sexualisation à outrance représenterait alors potentiellement une menace pour les filles et les femmes, une perte de liberté dans leur choix, dans la construction de leur identité, alors que pour d’autres, ce serait un outil pour briser l’image de la ménagère modèle des générations précédentes. Quels mouvements féministes se positionnent en la faveur d’un argument ou d’un autre ? Qu’est ce qui permet aux icônes de la Pop Culture de se revendiquer féministes ?

Les médias peuvent alors se présenter à la fois comme un outil de taille pour diffuser et faire connaître les revendications féministes, et comme un monstre à combattre, représentant un poids énorme sur la société et sur les idées véhiculées : ils ont en quelque sorte le monopole de la culture et des représentations collectives. Cette vision qui est imposée par la force douce, est réductrice à un rôle défini, et normative quant à la définition de la féminité et du rôle des femmes dans la société. Le pari d’apprivoiser les médias pour renverser ces représentations de « La Femme Mystifiée » qui n’aurait que très peu la parole dans la société et servir la cause féministe est donc un enjeu primordial, voire indispensable.

Le MLF (Mouvement de Libération des Femmes) se servait déjà de tracts pour faire connaître et dénoncer de façon claire et simple les injustices et les inégalités hommes-femmes. Progressivement, les féministes, à l’image du groupe Punk des Riot Grrrls, vont occuper la scène culturelle pour faire passer les messages de leur lutte : elles font évoluer le terrain traditionnel du militantisme en utilisant de nouveaux outils : manifestations, littérature, circulaires… pour évoluer vers une culture accessible à tous, et qui permettrait de construire une nouvelle identité tout en dénonçant le patriarcat. Le défi est avant tout de parvenir à occuper le terrain culturel, très majoritairement masculin. Dans les années 1970, aux États-Unis, la musique rock sert d’outil à la révolution culturelle. Ce sera le lancement de carrières telles que celles de Tina Turner, ou encore Madonna, et donnant en parallèle lieu à un paradoxe : l’apparition de figures de femmes influentes, puissantes et connaissant un immense succès, tout en continuant à véhiculer les clichés de femmes très sexualisées et à accentuer la vision de la féminité déjà ancrée dans la société. Ce mouvement s’inscrit dans le féminisme de la deuxième vague. Les femmes auront notamment pour combat de se réapproprier le corps féminin et leur sexualité, de conquérir une nouvelle place et une nouvelle reconnaissance dans la société…

Alors que les féministes de la deuxième vague luttaient pour être libres de leur corps, du choix de leurs vêtements, et pour se libérer de règles d’une bienséance oppressante, on reproche aujourd’hui aux femmes dans la Pop Culture de pousser ce concept jusqu’à la « sur-sexualisation » de leur image, en défaveur du féminisme selon certaines, ou en provocation pour se réapproprier la définition de la féminité selon d’autres. Le mouvement du New Organization for Women (le NOW) va d’ailleurs s’appliquer à insérer la lutte féministe dans la culture dominante déjà en place plutôt que d’essayer de créer un mouvement culturel à part. Deux stratégies peuvent alors être distinguées : celle de créer à partir de l’identité féministe un courant propre et exclusivement féminin, et celui de se réapproprier l’espace culturel déjà existant pour l’adapter à une nouvelle définition du genre et casser les représentations jusqu’ici imposées. La scène culturelle peut alors devenir un endroit où les Femmes peuvent occuper l’espace et même avoir le quasi-monopole du mouvement, sans leader masculin, avec une grande potentialité d’expression et une multitude de possibilités quant aux messages et à la forme que ceux-ci peuvent prendre. Le but n’est pas forcément de revendiquer que les femmes en tant que groupe sexuel peuvent apporter quelque chose d’inédit à la culture (sauf pour les féministes essentialistes considérant que les femmes et les hommes naissent avec des différences de caractère et de sensibilité biologiquement parlant), mais plutôt de garantir un égal accès aux individus à l’expression artistique et surtout de se servir des médias et de la culture comme un outil de communication, de dénonciation et de revendication. L’industrie culturelle représente un monde à s’approprier pour les femmes, avec des codes masculins à défaire ou à transformer pour qu’elles puissent aussi bien s’y épanouir, mais aussi une opportunité de sortir du schéma traditionnel des femmes vouées au travail domestique.

Cette nouvelle forme du mouvement mène-t-telle vers un post-féminisme, se confondant avec une campagne de prévention, ou reste-t-elle un mouvement militant avec des caractéristiques propres ? En effet, la nouvelle vague féministe, appelée parfois « troisième vague du féminisme », pose problème dans le sens où elle prendrait une forme inédite et beaucoup plus floue que les mouvements précédents. Cette hybridation post-féministe prendrait alors forme dans une scène iconographique moderne, avec des codes propres à une génération de plus en plus exposée aux médias, à internet, à la culture de masse. Le risque de cette mutation est de perdre de vue (ou de faire perdre de vue) l’aspect d’un « mouvement social », pour finalement sombrer dans un produit commercial dont la réception par le public ne fera aucunement écho à la lutte pour l’égalité des sexes. C’est d’ailleurs ce qui est dénoncé par certaines féministes : le capitalisme et le patriarcat auraient récupéré cette nouvelle visibilité pour en faire un produit de consommation, une stratégie commerciale qui finalement s’avoue être un retour en arrière : la réapparition de clichés sexistes, la réintroduction de stéréotypes sur la féminité, des slogans récupérés et vidés de leur sens…

En effet, dans le début des années 1990, avec les Riot Grrrls citées plus haut (vous pouvez trouver plusieurs reportages sur ce groupe sur Youtube), le slogan « Girl Power » devient un outil des féministes, visant à introduire une image de femmes fortes, ne répondant pas forcément aux critères classiques de la « féminité », de beauté et de délicatesse qui étaient véhiculés jusqu’alors. Cette stylisation de la femme en un corps et une mentalité très féminins sont le reflet d’un idéal masculin de la féminité. Un rejet de ces clichés est donc opéré par ces militantes, qui célèbrent les différences et en réclament une vision plus libre.

Mais le risque est très grand que l’on en fasse très rapidement un concept et une lutte vidés de leur sens pour les réduire à une stratégie marketing. La société de consommation a un but, celui de faire vendre toujours plus. Se perd alors l’aspect militantisme pour basculer dans un simple bien de consommation. Pire, cela se transforme en une stratégie de vente, où les femmes sont prises pour des cibles consommatrices à qui l’industrie culturelle cherche à vendre un leurre. À la fin des années 1990, les Riot Grrrls sont repérées par l’industrie culturelle, mais seul leur slogan « Girl Power » sera récupéré et adapté pour être commercialisé : c’est l’apparition des Girls Band et de chanteuses répétant cette phrase, qui cherche à faire vendre non pas en réclamant plus de pouvoir aux femmes, mais en jouant sur l’accentuation d’une identité féminine superficielle.

En effet, il s’agit ici uniquement de créer un univers ultra-féminin dans l’industrie culturelle, qui serait réservé aux femmes, pour vendre plus facilement à un public mieux ciblé. Mais l’aspect revendicatif a bel et bien disparu. Le problème, c’est que cette promotion commerciale occulte les revendications féministes, et résulte dans la création d’une illusion de pouvoir, qui est en réalité contrôlé par le marché. Nous pourrions même aller jusqu’à parler de l’infiltration du social et du personnel par le culturel – ou du moins, par l’industrie culturelle : le personnel est devenu une identité fortement influencée par les médias et par les marchés du « Girl Power » dans l’industrie culturelle. Le problème serait ainsi que l’on limite la féminité à une définition donnée par le marché de l’industrie culturelle, en mettant à l’écart toutes autres formes d’identité auxquelles les femmes pourraient aspirer. Surtout, la culture qui devait être un nouveau moyen pour les femmes de se libérer et de se désenclaver du patriarcat, se retrouve être un autre marché dirigé par des logiques capitalistes, reproduisant le schéma duquel les féministes tentaient de sortir. Par conséquent, au lieu de devenir une arme féministe, la situation inverse se produit : la définition d’un univers féminin, avec des normes et des critères commerciaux définis par l’industrie, jouent contre la lutte féministe en imposant une vision « culturelle » de ce à quoi doivent ressembler les femmes qui consommeront ces objets moins culturels que commerciaux. L’industrie culturelle et le marketing récupèrent la lutte féministe, la transforment en un principe attractif auquel les femmes peuvent facilement s’identifier.

En plus de restreindre un univers qui représentait un espoir de créativité et d’expression à une définition masculiniste de la féminité et du rôle de la femme, de créer une confusion entre militantisme et produit de consommation, l’industrie culturelle crée un paradoxe : elle crée des « Femmes icônes », des chanteuses, actrices, etc, qui vont devenir des modèles adulées par les spectatrices, mais très facilement lynchées à leur moindre faux pas. La surmédiatisation de ces figures féminines ayant réussi à devenir célèbres, indépendantes, donne une occasion de représenter une aspiration positive, qui pourrait correspondre à un idéal féministe. Mais cette représentation est très éloignée du commun et du quotidien des femmes. Peut-on réellement s’identifier à elles, ou consomme-t-on juste tout en gardant une vision patriarcale de ce que ces femmes doivent être ? On assiste à une valorisation d’un « female masculinity », c’est à dire à masculinisation de ces figures, dans le sens où elles ont acquis un pouvoir et une indépendance, traits associés à la masculinité dans la vision genrée, ce qui les met en valeur. Mais ces icônes sont rappelées à l’ordre dès qu’elles ne se comportent plus comme un modèle de bonne épouse ou de mère modèle : c’est ce qu’on appelle le slut-shaming. Tout comportement qui ne serait pas exemplaire est l’objet de vives critiques, souvent disproportionnées, et aussi bien émises par les hommes que par les femmes. Ce phénomène est une manifestation claire d’un esprit patriarcal adopté même pas les femmes, sans qu’elles en soient conscientes, puisqu’elles n’acceptent pas que ces modèles pourtant très différentes d’elles, ne reproduisent pas la figure d’une femme pure. La puissance fait fantasmer, mais la libération des mœurs de vertu traditionnelle choque le public. En parallèle, dans l’industrie du cinéma, on assiste au phénomène inverse : très souvent, la femme ultra-féminine est relayée aux seconds rôles ou n’est que difficilement prise au sérieux, alors que la femme « masculine » est souvent placée en héroïne.

La sur-sexualisation des femmes dans l’industrie culturelle est-elle une provocation, une réapparition des clichés par les femmes, ou du sexisme déguisé ? La difficulté pour discerner les deux est peut-être la preuve que lutte féministe et marketing sont une association qui connaît des limites. Il paraît en effet compliqué pour les mouvements féministes de lutter contre un modèle dominant qui propose une vision très réduite de la féminité. Féminisme et industrie culturelle se complètent car le premier donne de l’inspiration au second, et le second donne de la visibilité au premier. Mais jusqu’ici, l’insertion d’une vision alternative de la femme est un échec. On assiste même à une bipolarisation exacerbée de la vision des femmes : d’un côté, la femme vertueuse et modèle, de l’autre, la femme sur-sexualisée. Aucune de ces deux visions ne reflète la réalité, ni ne traduit un enrichissement réel de la scène culturelle pour les féministes. De plus, on observe une grande confusion entre mouvement social et effet de mode. Certaines féministes considèrent que se réclamer féministe sans participer à des actions militantes précises, ne répond pas à la définition. Pour d’autre, la mise en lumière, même artificielle et commerciale de femmes fortes et du terme « féminisme » est un pas en avant. Mais les célébrités sont-elles vraiment féministes ? La chanteuse Beyoncé est certainement celle qui fait le plus polémique sur le sujet. Se revendiquant clairement féministe, elle est ouvertement critiquée pour sa sur-féminisation et sa sexualisation poussée. D’un autre côté, dans ses chansons, la chanteuse a souvent transmis des messages assez féministes comme celui de payer elle-même tout ses achats plutôt que laisser un homme le faire, d’être indépendante et d’avoir du pouvoir, elle donne des concerts avec un groupe de danse exclusivement féminin, elle a adopté une logique d’embauche favorable aux femmes, qui occupent les postes les mieux rémunéré au sein de sa compagnie, et enfin, elle cite dans une chanson le discours de Chimamanda Ngozi Adichie, féministe et intellectuelle nigériane reconnue.

De plus, le féminisme a aussi pour but de garantir le droit aux femmes qui s’identifient à ces critères de féminité de s’afficher comme telles, de s’assumer en tant que personnes « sexy », autant que de garantir la possibilité pour les femmes qui ne se reconnaissent pas dans cette façon d’être de s’épanouir autrement. Le problème est donc bien que la culture populaire ne propose pas assez d’alternatives auxquelles chacune pourrait s’identifier sans se sentir différente ou « hors norme ». Le but est en fait de casser toute norme, de permettre à chacun et chacune de créer sa propre identité, mais les « féministes de la culture populaire » semblent plus contribuer à une mise en scène de femmes fortes qu’à faire avancer les problèmes d’inégalités économiques et sociales concrètes aux États-Unis. La portée des messages est limitée à créer une aspiration et une motivation pour les jeunes filles qui constituent le public principal, mais ne peuvent constituer un mouvement complet.

Enfin, un autre problème est que les médias posent rarement un schéma victime-coupable dans les discours qu’ils véhiculent. En effet, on peut souvent assister à un constat sur une situation d’inégalité, d’oppression -la reconnaissance de ce constat étant déjà une étape primordiale, certes- mais rarement à la désignation d’une cause. En conséquent, on voit surtout la dénonciation d’une situation un peu floue, où il est difficile de définir qui ou quoi combattre.

Alors que ces revendications, ces dissensions et ces paradoxes sont au cœur d’un débat entre féministes, certains parlent de « féminisme de troisième vague » pour désigner cette mise en lumière du concept sur la scène culturelle moderne. Ses ambassadrices ? Emma Watson, littéralement ambassadrice à l’Entité des Nations unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes (ONU Femmes), ou encore Beyoncé, se mettant en scène devant le mot « FEMINIST » lors d’une de ses performances. Ce qui leur est reproché est en partie d’être victime de la culture populaire et de l’industrie culturelle, et d’encourager de faire vider de son sens le Girl Power. En outre, ces femmes érigées en modèles contribuent à la sacralisation d’un idéal féminin, éloigné de la réalité et des actions concrètes menées par les féministes. Il peut alors paraître que ces figures très médiatisées soient un bon moyen de faire connaître la problématique derrière le mouvement féministe, mais ne soient pas suffisantes pour faire progresser la lutte. Le terme « féminisme » est encore très connoté dans l’inconscient collectif, certaines personnes refusant même de se définir comme telles car « féministe » serait sexiste. Ellen Page, jeune actrice canadienne, participe elle aussi au débat en dénonçant ce rejet du terme : « mais cela peut-il être plus évident que nous vivons encore dans un monde patriarcal quand le mot « féminisme » est un gros mot ? ». La médiatisation de ce mot par des personnes très connues et très suivies peut donc contribuer à mieux le définir dans ce public, le risque restant de le vider de son sens s’il est repris à l’excès par le marketing. Le féminisme de la troisième vague manque-t-il de lutte féministe ? Nous pouvons donc nous demander s’il peut réellement constituer un mouvement de lutte alors même qu’il est inscrit dans un marché mondial dominant.

« L’homme a réduit la femme à n’être rien. Un rien, cela ne parle pas. C’est donc l’homme qui parle de la femme, pour la femme. Et comme on ne peut parler de rien, l’homme en parlant de la femme, parle toujours de lui. Aujourd’hui, toutefois, l’homme est devenu généreux. Il donne la parole aux femmes… »

Claude Alzon, Femme mythifiée, femme mystifiée

Pour aller plus loin, je vous recommande de lire ou de regarder…

  • Cécile Denjean, Princesses, pop stars and girl power
  • Linda Holtzman, Media messages: what film, television, and popular music teach us about race, class, gender, and sexual orientation
  • Patricia Roux et Olivier Fillieule, Le sexe du militantisme
  • Jacques J. Zephir,  Le néo-féminisme de Simone de Beauvoir: trente ans après Le Deuxième sexe, un post-scriptum
  • Figures du féminin dans les industries culturelles contemporaines: Bridget Jones, Top girls
  • Stacy Gillis et Joanne Hollows, Feminism, domesticity and popular culture
  • Chimamanda Ngozi Adichie, « We Should All Be Feminist »
  • Erik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux

🎬 – Le Grand Bain de Gilles Lellouche

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J’attendais sa sortie depuis plusieurs semaines, je me suis empressée d’aller voir Le Grand Bain, premier film entièrement réalisé par Gilles Lellouche, curieuse de voir sous quel angle serait abordé ce thème de la natation synchronisée masculine avec un casting 5 étoiles.
J’ai été agréablement surprise, au dessus de mes espérances. C’est un film qui défait les clichés du genre, qui prône la bienveillance, qui arrive à nous faire rire en ne tournant jamais ce sport ni les personnages en ridicule.

Tous les personnages sont attachants et intéressants, à commencer par Mathieu Amalric dans le personnage principal, chômeur dépressif, paumé et incomplet. Son caractère doux au premier abord cache en réalité une lassitude face à ceux qui l’entourent. Sa nouvelle passion pour la natation synchronisée, parce qu’elle est hors du commun, il doit l’assumer pleinement. Cette profonde implication va se révéler libérateur de toute pression et va l’aider à s’affirmer, à ne plus accepter l’inacceptable, et à se libérer de ce qui n’en vaut pas la peine. Il décidera de quitter son job moisi et le patron qui va avec, sa belle-famille pesante et nocive, ses propres complexes. Cette évolution, tout au long du film, est très bien mise en scène et jouée. Son caractère ne change pas du tout au tout, au contraire, on observe le visage du personnage s’ouvrir et s’éclaircir au fur et à mesure du film, avec crédibilité.
Chaque personne a sa trajectoire propre, menant ses combats, luttant contre ses démons, montrant ses évolutions ou ses blocages.

Ce film est une comédie, réussie qui plus est, mais a tenu ce très beau pari de ne pas tourner en ridicule la natation synchronisée masculine. Elle pose même la question : au fond, pourquoi cela nous parait drôle, l’idée de la natation synchronisée par des hommes ? En sortant de la séance, je me suis posée cette question : qu’est-ce qui m’a vraiment fait rire dans ce film ? Ce sont les traits de caractères, les dialogues, les retournements de situations… Mais jamais l’impression de ridicule quand des hommes nagent sur de la musique. Au contraire, j’ai trouvé que c’était les plus belles scènes. Oui, les mouvements de danse ratés de ces nageurs débutants prêtent à sourire, mais tendrement. Car ces maladresses n’étaient pas liées à ce sport en particulier. Ces scènes auraient été drôles qu’elles qu’en soit le sport montré.

Plus qu’une comédie, c’est un film feel good, qui donne confiance en soit, qui prône la bienveillance, la compréhension, la compassion. Et pour couronner le tout, vous verrez Marina Foïs, Leila Bekhti, Virginie Efira, Philippe Katerine, Guillaume Canet, Jean-Hugues Anglade, Mathieu Amalric, Benoît Poelvoorde plus drôles et attachants les uns que les autres.

Moodboard – septembre 2018

Le moodboard, ce sera un peu mon article rétrospective personnelle du mois. Celui où je partagerai ce que j’ai fait dans ma vraie vie, qui m’aura marquée, et que j’aurai réussi à immortaliser par une photo avec un beau filtre instagram.


Mon mois de septembre a commencé à Marseille, avec la rentrée de l’art contemporain. Déjà familière de la cité phocéenne avec la Friche la Belle de Mai et le Mucem, j’ai cette fois découvert le J1 à l’occasion de la foire d’art contemporain Artorama. Le lieu fait de baies vitrées et surplombant la mer accueillait donc des galeries d’art le temps d’un week-end. Je ne suis pas une adepte des foires, je ne me sens pas à l’aise dans cet environnement, comme je ne me sens pas à l’aise dans une galerie. L’ambiance White cube me fait horreur, j’ai l’impression d’être dans un lieu aseptisé et inhospitalier. J’ai tout de même apprécié l’ambiance un peu plus détendue de ce lieu, moins prétentieux  que la FIAC au Grand Palais, moins poussiéreuse que le Salon du Dessins au Palais Brongniart. J’y ai croisé plus de jeunes un peu trop branchés et moins de vieux un peu trop botoxés, ce qui était déjà plus agréable.

Quelques jours plus tard, je décollais pour l’Italie, pour un séjour à Rome. Un peu angoissée d’avoir arrêté ma décision sur une capitale européenne pour passer mes vacances, après une année fatigante et de très courtes vacances au mois d’août, j’avais peur de revenir plus fatiguée et stressée qu’avant mon départ. J’ai été plus qu’agréablement surprise par cette ville, dont l’ambiance ne ressemble en rien au stress ambiant de Paris. Pas un seul klaxon, quasiment jamais de foule, énormément d’espaces verts, et surtout ces magnifiques pins parasols qui ponctuent le paysage. Je pense développer mon voyage dans une rubrique dédiée sur le blog, je ne vais donc pas épiloguer ici, mais impossible de ne pas parler du glacier Gelato San Lorenzo qui m’a laissé un souvenir divin.

Le week-end suivant, je partais à la découverte de la Bibliothèque de l’INHA, institut national de l’histoire de l’art, à l’occasion des journées du patrimoine. Ce lieu somptueux digne d’un décors de cinéma nous (ma meilleure amie et moi) a fait rêver : verrières, pupitres pour ouvrages d’art, rangées de livres historiques… C’est un lieu chargé d’histoire et de magie, une visite peu connue mais incontournable à Paris.

Le quatrième week-end de septembre, je retournais à Lyon, ville de mes douces années étudiantes, pour un double heureux événement : la naturalisation et l’anniversaire d’un seul et même ami. Bières,  amis, dégrisement sur les quais du Rhône, redécouverte des rues que j’ai connu par cœur… J’ai adoré vivre dans cette ville, pour son atmosphère, son état d’esprit, la multitude d’activités qu’elle propose. Je lui consacrerai surement un article dans ladite catégorie voyage, pour vous parler festivals, musées, bonnes adresses…

Et, enfin, le dernier week-end de ce riche mois, je restais à Paris, heureuse d’accueillir l’automne, ma saison préférée. Ma colocataire (nommée ci-dessus ma meilleure amie) et moi avons commencé à décorer notre appartement, mais nous avons aussi débuté la saison de la raclette. A deux. Devant Harry Potter. Avec des plaids et du thé. = meilleur week-end.

📚 – Les délices de Tokyo par Durian Sukegawa

Attirée depuis des années par ce pays, par sa culture et ses traditions, je me laisse facilement séduire par tout ce qui vient du Japon, que ce soit à manger, à regarder, à lire… Alors comment passer à côté de la vague élogieuse dont a fait l’objet Les délices de Tokyo cet été ?

Sentarô tient sans passion et sans conviction une boutique de dorayaki, pâtisserie japonaise à base de pancakes et de pâte sucrée de haricots rouges. Mais l’arrivée de Tokue, une grand mère mystérieuse, va bouleverser sa façon de concevoir son travail, son implication, et sa propre identité. Livre faussement naïf, il aborde des sujets bien plus profonds qu’il n’y paraît si on se limite au résumé de sa quatrième de couverture. La transmission de traditions, le lien entre les générations, sont certes au cœur de ce roman. Mais bien au delà, ce livre nous guide vers des réflexions sur la dépression, la réinsertion, et questionne notre regard sur les personnes exclues de la société. Elle nous plonge au cœur d’un volet de l’Histoire japonaise peu connue, et nous confronte à des tabous

C’est un livre accessible à tous, léger et sans prétention, qui incarne parfaitement la délicatesse japonaise.